A travers une présentation de son roman, écrit en 1982 et qui évoque l’après indépendance de l’Algérie, Abdennour Abdesselam et le journal « Liberté » rendent un hommage à ce grand écrivain, poète, anthropologue et linguiste algérien qu’était Mouloud Mammeri, c’est aussi l’occasion de commémorer le 19éme anniversaire de sa mort.
C’est pour nous aussi une occasion d’avoir une pensée pour l’homme que nous avons connu à un moment de notre vie mais aussi de faire un petit coucou à Abdennour avec lequel nous avons fait un bout de chemin.

La Traversée , roman paru en 1982, traite des lendemains qui déchantent après
la Révolution. En effet, une fois l’euphorie de la libération passée, notre pays sombre peu à peu dans un chaos idéologique appesanti encore plus par un vide culturel et une école à contre-courant du progrès. Mourad (personnage principal du roman) est journaliste contestataire dans un quotidien étatique. Se voyant frappé par la censure, il avait le choix entre “le refus intégral et la capitulation sans condition”. Il décide de quitter le journal et refuse ainsi de cautionner l’acte infamant. L’attitude de Mourad est significative de la résistance, même occulte et isolée, qui animait tant de cadres algériens travaillant à l’intérieur même des structures de l’État dans ces folles années où le pouvoir exerçait une terrible pression sur la société. Il pense qu’à partir de la censure instituée comme mode de gestion, tous les dépassements et les détournements inimaginables allaient commencer par là. Il sait que sa responsabilité est d’être au centre des luttes et des débats. Dans cette jungle d’autoritarisme qui fera de l’Algérie un désert de l’intelligence, Mammeri refuse de fabriquer un héros positif. Il lui substitue un intellectuel engagé dont la mission est d’éveiller, de guider le peuple jusque-là “gardé que pour les grandes occasions : la caisse de solidarité, les défilés...”, et de lui faire traverser ce désolant désert.
La Révolution étant confisquée, on s’attelle alors au démantèlement et à la destruction de la personnalité et de la culture populaires auxquelles les pouvoirs successifs voulaient substituer des modèles artificiels importés d’Orient, sans prise ni ancrage dans l’âme du peuple. Pour Mammeri, le guerrier, d’hier, qui a tenu pendant sept années le maquis, avait des qualités faites spécifiquement pour le maquis (le courage, le mental, la condition physique, etc.) ; Il n’a pas systématiquement le même profil que le dirigeant politique car, disait-il, “pour faire vivre un État dans sa routine quotidienne, pour résoudre les petits problèmes, vous n’avez pas besoin de ces mêmes qualités”. C’est toute la lancinante problématique de la primauté du politique sur le militaire, qui a tant miné le destin du pays, qui est ainsi posée. La gestion du pays est alors happée par l’ignorance. Il fallait bien que quelqu’un dénonce la situation. Pour cela et dans The Middle East Magazine de février 1984, Mammeri déclare que “les gens, qui ont fait cette Révolution, qui y ont participé, avaient naturellement des images belles du futur, que les évènements réels, que la réalité ne peuvent pas confirmer. C’était presque couru d’avance… Mais encore fallait-il que quelqu’un le dise… Eh mon Dieu… Comme j’avais un certain âge, il a fallu que ce soit moi que je le dise…” Mammeri se déclare comme n’étant pas un homme politique mais plutôt un romancier. Et en tant que romancier, disait-il, “ce qui m’intéresse surtout, c’est le destin de l’Homme, sa liberté, sa pleine expansion et dès que cette liberté n’est pas acquise, dès que cette plénitude n’est pas acquise, j’ai la conviction qu’il manque quelque chose, et que mon rôle c’est justement de crier que quelque chose manque à cette plénitude”. Et
la Traversée fut l’amertume et la désillusion de Mourad, ce désappointement généralisé annoncé et dénoncé à temps par Mammeri, se vérifient malheureusement par le désespoir actuel de notre jeunesse qui est sourde, et à juste titre, aux notions confuses et creuses de souveraineté nationale et patati et patata. Hélas !
Abdennour Abdesselam
Mouloud Mammeri
Qui était Mammeri ?
Mouloud Mammeri (1917-1989) est un écrivain, anthropologue et linguiste algérien kabyle.
Il est né le 28 décembre 1917 à Taourirt Mimoune (Ath Yenni) en Haute Kabylie. Il fait ses études primaires dans son village natal. En 1928 il part chez son oncle à Rabat (Maroc), où ce dernier est alors le précepteur de Mohammed V. Quatre ans après il revient à Alger et poursuit ses études au Lycée Bugeaud (actuel Lycée Emir Abdelkader, à Bab-El-Oued, Alger). Il part ensuite au Lycée Louis le Grand à Paris ayant l'intention de rentrer à l'École normale supérieure. Mobilisé en 1939 et libéré en octobre 1940, Mouloud Mammeri s’inscrit à
la Faculté des Lettres d’Alger. Remobilisé en 1942 après le débarquement américain, il participe aux campagnes d’Italie, de France et d’Allemagne.
A la fin de la guerre, il prépare à Paris un concours de professorat de Lettres et rentre en Algérie en septembre 1947. Il enseigne à Médéa, puis à Ben Aknoun et publie son premier roman,
La Colline oubliée en 1952. Sous la pression des événements, il doit quitter Alger en 1957.
De 1957 à 1962, Mouloud Mammeri reste au Maroc et rejoint l'Algérie au lendemain de son indépendance. De 1965 à 1972 il enseigne le berbère à l'université dans le cadre de la section d'ethnologie, la chaire de berbère ayant été supprimée en 1962. Il n'assure des cours dans cette langue qu'au gré des autorisations, animant bénévolement des cours jusqu’en 1973 tandis que certaines matières telles l’ethnologie et l’anthropologie jugées sciences coloniales doivent disparaître des enseignements universitaires. De 1969 à 1980 Mouloud Mammeri dirige le Centre de Recherches Anthropologiques, Préhistoriques et Ethnographiques d’Alger (CRAPE). Il a également un passage éphémère à la tête de la première union nationale des écrivains algériens qu’il abandonne pour discordance de vue sur le rôle de l’écrivain dans la société.
Mouloud Mammeri recueille et publie en 1969 les textes du poète kabyle Si Mohand. En 1980, c'est l'interdiction d'une de ses conférences à Tizi Ouzou sur la poésie kabyle ancienne qui est à l'origine des événements du Printemps berbère.
En 1982, il fonde à Paris le Centre d’Études et de Recherches Amazighes (CERAM) et la revue Awal (La parole), animant également un séminaire sur la langue et la littérature amazighes sous forme de conférences complémentaires au sein de l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS). Ce long itinéraire scientifique lui a permis de rassembler une somme d’éléments fondamentaux sur la langue et la littérature amazighes. En 1988 Mouloud Mammeri reçoit le titre de docteur honoris causa à
la Sorbonne.
Mouloud Mammeri meurt le soir du 26 février 1989 des suites d'un accident de voiture, qui eut lieu près de Aïn Defla à son retour d'un colloque d'Oujda (Maroc).
Le 27 février, sa dépouille est ramené à son domicile, rue Sfindja (ex Laperlier) à Alger. Mouloud Mammeri est inhumé, le lendemain, à Taourirt Mimoun. Ses funérailles furent spectaculaire : plus de 200 000 personnes assistèrent à son enterrement. Aucun officiel n'assista à la cérémonie alors qu'une foule compacte scandait des slogans contre le pouvoir en place.