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Samedi 06 Septembre 2008

Nous avons apprit par le quotidien d’Oran du 06.09.2008, le décès de Charles André Ageron après Pierre Vidal-Naquet, André Mandouze et Claude Liauzu, un  témoin  de l’histoire commune aux deux pays s’en est allé. Nous reprenons les deux témoignages de Benjamin Store et Mohamed Harbi.

             Un grand historien n’est plus

 

 

 

Je viens d'apprendre aujourd'hui, mercredi 3 septembre, le décès de mon maître en Histoire de l'Algérie, Charles-Robert Ageron.

Voici le texte que je lui ai consacré dans mon livre «Les guerres sans fin», à paraître aux éditions Stock. Une rencontre J'ai commencé à m'intéresser à l'histoire algérienne en préparant ma thèse, en 1974, sur Messali Hadj, l'homme qui avait construit les premières organisations nationalistes algériennes, puis avait été vaincu par le FLN pendant la guerre d'Algérie. Le choix d'un directeur de recherches était délicat, peu de professeurs d'universités s'intéressaient dans le début des années 1970 à l'histoire algérienne. Un nom cependant s'imposait, celui de Charles Robert Ageron, auteur d'une monumentale thèse sur Les Algériens musulmans en France soutenue en 1968. Je l'avais croisé pour la première fois dans un séminaire d'histoire à la faculté de Nanterre. Il était grand, impressionnant par sa corpulence physique, un mince collier de barbe entourait son visage. Mais il ne fallait se fier à ce physique de géant.

Discret, quasi effacé, il était constamment à l'écoute de ses étudiants ou d'autres universitaires, et de sa voix calme s'attachait à révéler, par des expressions simples, les fissures et les ombres de l'histoire.

Affable, souriant,il ne laissait rien paraître de ses désaccords intérieurs, sans pour autant renoncer à n'en faire qu'à sa tête, bref il était à l'opposé des tribuns, des orateurs aux voix assurées et puissantes que je pouvais entendre du haut les tribunes des meetings de l'époque.

Né en 1923 à Lyon, Charles Robert Ageron, agrégé d'histoire, avait rencontré l'Algérie en pleine guerre, au moment de la fameuse « Bataille d'Alger » en 1957, alors qu'il enseignait au lycée de cette ville. Il appartenait au groupe des « libéraux », ces hommes et ces femmes qui avaient cru possible une réconciliation des communautés en Algérie, et, qui, sans se prononcer de manière explicite pour l'indépendance de l'Algérie, se battaient pour la paix. Sa position, à la charnière des camps qui se déchiraient, complexe et ambiguë, m'intriguait rétrospectivement.

J'étais convaincu que l'indépendance algérienne était inéluctable, et que cette idée d'une conciliation sans rupture avec la France , manquait de réalisme. Cette position était toujours sévèrement jugée par les historiens de l'après indépendance. Les questions qu'Ageron soulevaient alors, celles des « occasions perdues » et des « bifurcations échouées » dans l'Algérie coloniale, m'apparaissaient plus pertinentes, à l'époque, que les certitudes définitives de ceux qui regardaient l'histoire déjà accomplie. En procédant de la sorte, il donnait plus d'épaisseur humaine aux situations historiques, en mouvement, en devenir, loin des victoires spectaculaires données d'avance. C'est lui que j'ai choisi pour commencer mes recherches, il était alors professeur d'histoire contemporaine dans une université de province, à Tours, n'ayant pas pu imposer un enseignement d'histoire de la colonisation à la Sorbonne où il avait été assistant. En 1975, rue Richelieu, à Paris, dans le silence et le calme de la Bibliothèque Nationale , mes rencontres avec lui étaient des moments de coupure dans le tourbillon de la vie militante des années 1970. Nous allions dans la cour de la BN , ou au café, et il écoutait mes démonstrations laborieuses sur « la révolution algérienne » et la mise à l'écart des messalistes, les algériens adversaires du Front de Libération Nationale (FLN)(1). Puis il posait quelques questions me ramenant toujours aux faits, aux dates, aux personnages, aux archives. Tout dans son récit était d'une logique irréfutable. Nous étions de part et d'autre d'un continent, l'histoire de l'Algérie et de la France , à explorer : j'étais dans la débrouillardise nomade de celui qui croit savoir, et va enfin révéler une vérité dissimulée ; il avait l'espièglerie de l'érudit qui patiente, face au culot désinvolte du jeune chercheur. Je lui apparaissais certainement comme un « cosaque de l'histoire » parcourant un siècle d'histoire algérienne à bride abattue, et il m'incitait, avec patience, à construire des typologies de faits,une sociologie des acteurs des mouvements politiques en situation coloniale. Il me demandait de ne pas concevoir cette histoire comme une machinerie à dénoncer perpétuellement sans préciser qui étaient les acteurs, comment fonctionnait le pouvoir colonial, bref, de construire des nuances. Je possédais l'impatience du néophyte avançant en territoire inconnu, nouveau de cette histoire (l'élimination de militants algériens par d'autres militants...), et il me disait qu'il fallait s'appuyer sur les textes, suivre leur sédimentation, leur constitution, d'étudier les archives autrement. J'ai aussi découvert, au fur et à mesure de nos entretiens un chercheur capable, contrairement aux apparences, de se remettre en question, de bousculer les certitudes acquises et d'accepter les critiques pour faire avancer les connaissances. La relation entre un étudiant et son directeur de recherche est, on le sait, éminemment complexe, toujours forte et particulière. A évoquer ce souvenir, c'est sans doute l'idée de confiance qui me vient d'emblée à l'esprit. Une confiance qui, une fois acquise allait de soi.

Le professeur Ageron m'a montré comment dissocier l'écriture de l'histoire de ses enjeux idéologiques. J'étais alors profondément marqué par mes engagements politiques à l'extrême gauche, dans la période toujours bouillonnante de l'après 1968(2). Il m'a appris à traquer les faits, à me défier des idéologies simples et « totalisantes », à chercher et croiser des sources, à ne pas me laisser séduire par les discours enthousiastes des acteurs-militants. Bref, à aller à la recherche du réel, à écrire l'histoire, à m'éloigner des rivages de la pure idéologie. Sous sa direction, j'ai soutenu en mai 1978 ma thèse à l'EHESS, avec un jury présidé par le regretté Jacques Berque, et où siégeait Annie Rey Goldzeiguer, auteur d'un grand livre sur le Royaume arabe au temps de Napoléon III(3).

Puis il m'a encouragé à poursuivre dans le sens d'un plus grand dévoilement des histoires algériennes, ou françaises. C'était l'époque des séances du GERM (Groupe d'Etudes et de Recherches Maghrébines) qu'il animait. Je me souviens, en 1979-1983, des réunions de travail du samedi matin à la MSH où nous nous retrouvions en petit comité, en général une quinzaine de chercheurs. Il invitait les jeunes à livrer le fruit de leurs réflexions, ce que nous faisions bien volontiers. Puis il s'exprimait à son tour et parvenait, en quelques phrases, à structurer notre propos, explicitant les liens qui les sous-tendaient. Au GERM, nous avons aussi écouté les interventions de l'historien Mohamed Harbi, du sociologue Abdelmalek Sayad avec qui je me suis lié d'amitié, ou les propos contradictoires de Charles-André Julien et René Gallissot, sur les rapports conflictuels entre nationalisme et communisme au Maghreb dans la période coloniale. Puisque j'étais saisi, depuis l'âge de dix sept ans, et pour si longtemps, de cette passion typique du XXe siècle qu'est la politique, il parait raisonnable de se demander quel part cet engagement occupait dans mon activité universitaire, intellectuelle. C'est difficile à reconstruire.

Ma génération a vécu dans une atmosphère imprégnée de politique, et les affaires du vaste monde occupaient en permanence nos esprits. Le problème consistait à faire la distinction entre mes lectures personnelles, académiques, et les personnes que je voyais alors, engagées dans une activité militante. Avec Charles Robert Ageron, il me fallait pratiquer les distances, les écarts voulus par le travail de l'historien avec les fidélités des milieux d'où je venais et que je fréquentais.

Par : Benjamin Stora.

Mohammed Harbi : nous avons une dette à son égard

Les chemins de Mohammed Harbi se sont souvent croisés avec ceux du professeur Charles Robert Ageron. Les deux historiens ont co-animé plusieurs colloques et collaboré à la rédaction d'ouvrages collectifs. « Postfacier » des mémoires de Messali Hadj, Ageron a également postfacé « Les Archives de la révolution algérienne », un livre dont il a salué la qualité en des termes élogieux. Dans cet entretien express, Harbi lui rend hommage.

Le Quotidien d'Oran: Après Pierre Vidal-Naquet, André Mandouze et Claude Liauzu, un autre connaisseur spécialiste du mouvement national s'éteint. Quel sentiment vous inspire la nouvelle de sa disparition ?

Mohammed Harbi: Je suis de cette génération qui a une dette à son égard. Historiens et universitaires à l'oeuvre dans le registre de la guerre d'indépendance algérienne lui doivent énormément. Son oeuvre remarquable et féconde est une véritable somme au crédit de la recherche et du savoir académique. Elle fera date et restera à jamais incontournable.

Q.O.: Qu'est-ce qu'il a légué de si singulier ?

M.H.: Ageron faisait partie de l'école positiviste, un camp dont l'apport dans le registre de l'histoire est très important. Tout au long de sa carrière, il s'est appuyé sur les archives et donné la part belle aux matériaux écrits. Il prenait en compte l'évènement, ne sous-estimait pas le problème de la durée.

Il n'était pas très chaud pour l'histoire orale et l'histoire immédiate. De ce point de vue, sa contribution au crédit de l'histoire de la colonisation est sans précédent.

Q.O.: Les spécialistes ne tarissent pas d'éloges sur sa thèse « Les Algériens Musulmans et la France », un travail d'une portée exceptionnelle. Avec l'éditeur Bouchène et le professeur Gilbert Meynier, vous vous êtes démenés pour la rééditer. Histoire de contribuer à la circulation de ces travaux auprès des jeunes générations.

M.H: Qu'il s'agisse de la thèse ou des autres ouvrages et travaux, l'oeuvre d'Ageron est une véritable fresque.

Si vous cherchez l'homme qui a le plus couvert le territoire algérien, l'histoire du mouvement national, c'est incontestablement lui. Plus que Charles-André Julien. Il l'était tant pour la somme impressionnante de ses travaux et par la connaissance des archives explorées.

Il avait quelque fois bénéficié de dérogations pour la consultation de documents, mais il était l'un des rares historiens à faire mention de ces sources. Une manière très honnête d'appeler les gens à les vérifier.

Propos Recueillis Par S. Raouf

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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