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Mardi 06 Mai 2008

Dans votre rapport, vous prévoyez une annexion, d’ici à trente ans, de l’ensemble des territoires occupés. Sarih Nusseibeh, recteur de l’université Al Qods, rappelle dans son dernier livre (1) qu’il a un jour publié une lettre ouverte demandant à Israël d’annexer les territoires palestiniens, ce qui aboutirait à terme, disait-il, à ce que les Palestiniens aient les mêmes droits civiques que les Israéliens. Et réglerait le problème, d’autant que la croissance démographique palestinienne est élevée. Est-ce cette solution que vous envisagez ?

Régis Debray. Je n’envisage pas de solution car je ne suis ni un homme politique, ni un diplomate, encore moins futurologue - ils se trompent tout le temps ! Ce que je dis, c’est que nous assistons à ce qu’on appelle ailleurs un nettoyage ethnique plus ou moins soft, mais parfait, parce que c’est la chose sans le mot. Il est à la fois continu et invisible. Mon problème n’est pas de concevoir des plans sur la comète, mais de partir, comme dit Leila, de l’état des lieux. Les Nations unies l’ont à leur disposition à travers des relevés de terrain parfaitement objectifs, méticuleux, quasiment quotidiens. La question que je me pose, c’est celle de l’avenir des Palestiniens et de l’Autorité palestinienne. La proposition de Nusseibeh est au fond celle d’un État binational, dont les Israéliens ne veulent pas. On peut les comprendre. Ils ont créé cet État pour avoir un lieu où ils sont majoritaires et sortir d’une condition de minorité qui remonte à Titus. On peut comprendre qu’ils n’aient pas envie, à terme, d’être à nouveau minoritaires. La logique même du projet sioniste exclut la binationalité. Ou alors, le sionisme n’avait pas de sens.

Ce qui me frappe, c’est cette espèce de silence qu’observe l’Autorité palestinienne qui, devant cet état de fait, aurait deux attitudes possibles : un, je me dissous, je vous rends les clefs et on applique la convention de Genève nº4 : celui qui occupe un pays doit le gérer, c’est-à-dire payer les fonctionnaires, les hôpitaux, les routes, les écoles. Cela aurait au moins le mérite de la clarté, en mettant toutes les parties au pied du mur. L’autre solution, c’est d’envoyer les cartes de la région à M. Bush, à M. Sarkozy, M. Blair et de leur dire : « On cesse de jouer. On n’a pas les moyens de s’opposer à cela, mais au moins nous sommes debout et lucides. Nous n’acceptons pas votre attitude de Tartuffe. Vous parlez de perspectives qui n’ont plus de réalité. Vous exhortez les Israéliens à prendre des mesures, ils disent "oui" de la tête et font exactement le contraire. Vous n’en prenez jamais acte. Nous considérons que vous êtes coresponsables d’une violation quotidienne de la loi internationale. Nous ne vous considérons pas comme une instance de supervision neutre. Vous avez pris le parti d’un État qui, pour des raisons qui lui sont propres et peuvent d’ailleurs s’expliquer, s’estime au-dessus des lois. »

Ce que je trouve embarrassant quand on est un ami de la cause nationale palestinienne - comme j’aurais été un ami de la cause israélienne en 1946 -, c’est d’avaliser non seulement un déni de justice, mais encore un mensonge perpétuel et un endormissement général de l’opinion. À trop faire comme si on ne se rendait compte de rien, comme s’il y avait des négociations entre deux parties égales et de bonne foi, on devient un organe de collaboration. Voilà les questions que beaucoup de Palestiniens, et pas seulement du côté du Hamas, et que beaucoup de gens informés, comme notre ambassadeur Stéphane Hessel, commencent à se poser.

Qu’en pense Leila Shahid ?

Leïla Shahid. Je suis d’accord avec la non-crédibilité du processus de négociation aujourd’hui. Il a été crédible entre 1993 et 2000. Je précise tout de même qu’il n’y a plus eu de négociations depuis l’été 2000 jusqu’à Annapolis, soit pratiquement sept ans. Elles n’ont repris, officiellement, que depuis Annapolis. Mais sans aucune avancée. La réalité, elle, a beaucoup régressé. C’est vrai qu’il y a deux possibilités : ou bien l’Autorité en charge des négociations, c’est-à-dire Mahmoud Abbas, dit : « C’est une mascarade qui me discrédite et décrédibilise tout le processus, donc, je rentre chez moi », en confiant le dossier à une communauté internationale qui s’est montrée inexistante. Ou bien il constate : « La négociation n’a pas marché, il faut une nouvelle stratégie, militaire, politique, de soulèvement populaire, mais autre chose. » C’est-à-dire mettre le point final à la stratégie d’Oslo dont il a été, personnellement, le négociateur principal.

Pourquoi ne fait-il ni l’un ni l’autre ? Je ne pense pas que ce soit par manque de courage ni parce qu’il ne fait pas le même constat que nous. Il le fait. Mais le jour où il le dira publiquement, il n’y aura plus de négociations. Et il devra confier le dossier à une tierce partie. Mais qui ? Les Nations unies ont prouvé leur incapacité à assumer leur rôle et la communauté internationale est, pour la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale, totalement complice de l’occupation. Elle a été incapable de traiter Israël comme un État redevable du droit. C’est la première fois au monde qu’un État va aussi loin dans la violation des lois et qu’aucune forme de pression ni indirecte, ni directe, ni économique ni politique ne lui est appliquée.

Je crois que la raison directe de ce qui apparaît presque comme de la « collaboration » - c’est Régis Debray qui emploie ce mot, pas moi - est en partie la responsabilité d’une communauté internationale qui n’a pas laissé d’autre possibilité à la direction palestinienne. Il y a chez les Palestiniens un sentiment profond d’être dans le tête-à-tête total avec Israël, livré à Israël. Une conscience aiguë que la communauté internationale ne fonctionne pas en ce qui concerne le problème palestinien. Elle ne demande pas l’application de ses propres résolutions, à commencer par la 242 qui refuse l’acquisition de territoires par la force. Elle fonctionne quand il s’agit des Balkans, du Timor Oriental, du Kosovo, de tous les autres lieux du monde, mais pas quand il s’agit d’Israël. C’est parce qu’Israël, à cause de sa relation historique avec l’Europe, peut échapper à tous les devoirs.

C’est cela qui crée l’illusion - et je dis bien que c’est une illusion - qu’il n’y pas de salut hors du dialogue direct avec les Israéliens, dans un rapport de forces tellement inégal qu’il est utilisé non seulement pour changer la réalité, mais, ce qui est plus grave, pour discréditer ceux qui ont choisi, comme moi, la coexistence. Pour moi, Yasser Arafat est un homme historique pour les Palestiniens. Il l’est aussi pour les Israéliens. Pas parce qu’Oslo était bien négocié - il ne l’était pas -, mais parce qu’il a fait adopter par son peuple l’idée de coexistence. Ce qui veut dire, accepter la légitimité d’Israël et la faire accepter par tous les Arabes. Aujourd’hui, le discrédit qui touche le processus de paix discrédite aussi le concept même de coexistence. Car face à l’aveuglement total des Israéliens, les options dont dispose la direction palestinienne ne sont pas très nombreuses.

L’autre option est de fermer la négociation ouverte en 1993, faute de résultat. Mahmoud Abbas dit qu’il le fera si, d’ici à la fin de l’année, il n’y a pas de changement.

Y a-t-il une autre stratégie, une autre forme de lutte politique ou même militaire ? Je crois que la difficulté est le défi que représente le Hamas qui, dès le début, a refusé la voie de la négociation. Dire qu’on y renonce, c’est reconnaître leur succès. Ce n’est pas facile. Dissoudre l’Autorité serait une irresponsabilité totale - car à qui confierait-on la population palestinienne, aux israéliens ?

Pour ces deux raisons, l’Autorité palestinienne continue dans un chemin qui peut être mal interprété et qui suscite dans la population, mais aussi chez les amis de la Palestine, un questionnement immense. Il y a une réflexion dans la société palestinienne sur la redéfinition d’une stratégie. Comme si nous avions achevé un cycle. Israël devra assumer sa responsabilité dans la fin de ce cycle commencé en 1993 et qui lui offrait, pour la première fois en quarante-cinq ans, une légitimité. S’il n’y a plus d’espoir d’un État palestinien, nous perdons tous ces acquis. S’ouvrira un nouveau cycle dont personne ne peut dépeindre les contours.

publié par HAMMAD dans: associationfrancealgerie
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